04/06/2011

ÉDITO DE BERTRAND DELANOË : LA HONTE

LA HONTE

5 avril 2011

Les erreurs, à force de s’accumuler, finissent par ressembler à des fautes, et les maladresses, à force de s’additionner, par s’apparenter à une stratégie. Après la guerre en Libye évoquée comme une croisade, puis les Français qui ne se sentent plus chez eux, voici donc les musulmans trop nombreux en France…. Le ministre de l’Intérieur enchaîne décidément des formules qui, si elles avaient été prononcées par Le Pen il y a dix ans, auraient provoqué une levée de boucliers quasi-unanime. Mais aujourd’hui elles semblent se perdre dans la pesanteur des habitudes et des indifférences…

Il est temps, pour tous ceux qui considèrent encore la République comme une valeur, de se réveiller, et de savoir dire : ça suffit.

On nous dit que, sur les conseils de tel prétendu stratège politique, le Président de la République a choisi : sa seule chance de gagner étant de récupérer au second tour les voix du Front National, il faut dorénavant braconner sur ses terres, flirter avec l’extrême droite et ainsi « se rapprocher du peuple » au détriment des élites. Je ne discuterai même pas de l’efficacité d’une telle stratégie, qui me paraît très discutable. Je dirai simplement qu’elle est honteuse. Le Président de la République, garant, en vertu de la Constitution, de notre histoire, de l’unité de notre nation et de notre devise républicaine, ne peut pas laisser vouer aux gémonies une large partie de nos concitoyens, Français comme chacun d’entre nous, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Un ministre de la République, en charge des cultes, ne peut pas accoler sur ces mêmes Français, l’étiquette « trop nombreux ».

Nous ne voulons plus de cette France là. Nous ne voulons plus de ce mode de gouvernement où l’invective tient lieu de discours, et où l’imprécation remplace la politique. Nous ne voulons plus de ces « débats » où la recherche des boucs émissaires l’emporte sur la logique de la confrontation des idées. Est-ce ainsi qu’un pays avance ? Regardons le dernier débat organisé par l’UMP : dans cette mascarade, il ne reste rien de la laïcité, la vraie, qui, par définition, est incompatible avec la démagogie, puisqu’elle est une nuance, un sens du compromis, un art du vivre ensemble. Il est temps de revenir à quelques valeurs communes, qui rassemblent au lieu de diviser, et qui donnent du sens au lieu de stigmatiser.

Je souhaite que tous, à droite comme à gauche, réfléchissent à la salissure que nous sommes en train de subir : des concitoyens méprisés, les principes de la République bafoués, notre socle commun brisé. N’oublions pas que c’est à de tels signes avant-coureurs que quelques esprits éclairés surent reconnaître, au siècle passé, l’amorce des défaites où manqua de s’engloutir l’honneur de tout un peuple. Disons le sans emphase mais avec tout le sérieux nécessaire : aujourd’hui j’ai simplement honte pour notre pays.

Bertrand Delanoë

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