5 Fév 2004

LAÏCITÉ

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Dans le cadre du débat parlementaire sur le projet de loi relatif à l’application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics, Annick Lepetit est intervenue à l’Assemblée le 5 février.

 

 

Monsieur le ministre, chers collègues,

Malgré une « mission d’information » présidée par le président de l’Assemblée nationale, malgré une « commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République », malgré la remise de rapports importants, malgré l’ampleur des débats dans la presse, nous sommes aujourd’hui réunis pour débattre du projet de loi intitulé « l’application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics ». Bref, beaucoup de bruit pour peu puisque ce projet de loi concerne uniquement les signes religieux à l’école. Il n’aborde qu’un aspect du principe de la laïcité que nous sommes pourtant nombreux ici à vouloir réaffirmer. Certains membres de la commission Stasi ont même déclaré être déçus qu’un débat de fond ne soit pas engagé au Parlement. Comme l’a dit l’un d’entre eux, « la montagne a accouché d’une souris ».

Ces débats auraient dû être l’occasion de clarifier les choses. Ils auraient dû être plus ouverts et surtout plus proches de la réalité.

Aujourd’hui donc, je n’aborderai que quelques points qui, selon moi, auraient dû être au cœur de nos discussions et qui, faute d’être soulevés aujourd’hui, devront absolument l’être demain.

D’abord, ce débat aurait dû être l’occasion d’aborder « les questions d’intégration et d’égalité des chances ». Je reprends volontairement l’intitulé du débat sans vote proposé par le groupe UMP qui aura lieu ici même à l’Assemblée nationale dans quelques jours, « à la va-vite », avant le vote de la loi dont nous discutons aujourd’hui. Cela ajoute à la confusion des esprits. Confusion dont on peut se demander parfois si elle ne participe pas d’une stratégie politicienne du gouvernement et de sa majorité. Pourquoi ne pas parler maintenant de la manière et des moyens qui permettent de garantir à tous les Français l’égalité des chances, quelles que soient leurs origines, leur religion, leur couleur de peau ? La commission Stasi a dénoncé « les difficultés de l’intégration », « les conditions de vie dans un certain nombre de quartiers, les discriminations. Pourquoi effectivement ne pas parler ici des discriminations à l’embauche et à l’accès au logement que subissent les Français issus de l’immigration ? Tous les jours, des jeunes femmes et des jeunes hommes, beaucoup diplômés de l’école de la République, ne trouvent pas d’emploi ou de logement car ils ont des noms à consonance étrangère….. ou souffrent de ce qu’on appelle le délit de faciès… Ceci est à dénoncer haut, fort et concrètement si nous ne voulons pas que celles et ceux qui subissent tous les jours l’exclusion tournent le dos aux valeurs de la République. La réaffirmation du principe de la laïcité est une de ses valeurs. Donner des règles pour vivre ensemble dans la communauté nationale, voilà ce à quoi aspirent nos concitoyens, tous nos concitoyens, surtout les plus démunis qui sont aujourd’hui de plus en plus nombreux poussés vers la précarité.

Ensuite, ce débat aurait dû être l’occasion de se pencher sur la place de la religion musulmane dans notre pays. Car affirmer – marteler, graver dans la pierre – le principe de la laïcité – ce que nous avons raison de faire -, c’est déclarer garantir le libre exercice de toutes les religions, dans le respect des lois de la République. Pourtant, aujourd’hui c’est loin d’être la réalité pour la deuxième religion de notre pays. Actuellement, des milliers de musulmans prient dans des caves ou dans la rue. Cette situation est d’une part humiliante pour les croyants et d’autre part nourrit tous les extrémistes. Il faut rattraper le retard et construire des lieux de culte musulmans. Je pourrais aussi parler des carrés confessionnels dans les cimetières où toutes les religions ne sont pas traitées de la même manière ou bien des aumôneries, mais d’autres l’ont fait avant moi. Tous les cultes devraient bénéficier des mêmes avantages.

Enfin, ce débat aurait dû être l’occasion d’aborder la place des femmes dans notre société. Le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes est loin d’être fini ! Ces derniers mois le confirment encore. De nombreuses femmes ont le courage de témoigner des contraintes intolérables imposée à certaines d’entre elles basées sur une conception intransigeante de la religion. Une conception qui considère que la loi de Dieu prévaut sur la loi républicaine ; une conception qui, quelles que soient les religions selon les époques, oblige les femmes à se conformer pour être respectées. Faut-il rappeler que dans certains pays au 21ème siècle, les femmes qui ne se cachent pas ont des sanctions pouvant aller jusqu’à la mort ! En Iran c’est la lapidation, en Afghanistan c’est l’exécution, au Bangladesh c’est brûler à l’acide.

En France, si les raisons de porter le foulard (puisque c’est principalement cela dont il s’agit dans l’esprit de cette loi) sont multiples, il n’en demeure pas moins qu’il est le symbole, l’instrument d’une discrimination. L’accepter c’est remettre en question la mixité à l’école (le combat pour l’obtenir n’est pas si ancien), c’est admettre la dispense de certaines disciplines scolaires…..

La commission Stasi (dans la 4ème partie de son rapport intitulée « Affirmer une laïcité ferme qui rassemble ») s’alarme du développement de la déscolarisation. La loi devrait réaffirmer les règles en matière d’obligation scolaire, rappeler que l’inscription par correspondance n’est de droit que dans des circonstances exceptionnelles. La commission propose, entre autres, que les élèves à partir de 16 ans puissent choisir sans le consentement de leurs parents de poursuivre leur scolarité. Voilà par exemple une proposition simple, claire et pas chère. Pourquoi donc, monsieur le ministre, ne l’avez-vous pas reprise ?

Je ne voudrais pas que le vote de cette loi, comme je le crains en entendant les propos du gouvernement et de ceux venus des bancs de l’UMP, dissimule des questions essentielles. Celles qui continueront, j’en suis sûre, à agiter notre communauté nationale.

Oui pour l’interdiction des signes religieux à l’école mais de manière simple, forte et claire.

Mais aussi

Oui pour combattre les discriminations

Oui pour lutter contre le sexisme

Oui pour développer l’égalité des chances

Votre politique, je le crains, monsieur le ministre, ne donne aucun signe de ce côté-là.